C’est au cœur
des ténèbres que la lumière se voit le mieux.
Voilà pourquoi c’est au plus profond de la nuit allemande
que se rassemblèrent les ombres du nouveau pouvoir, sur le
Franz-Josefs-Platz, autour des brasiers allumés près
de l’opéra de Berlin, en mai 1933. Ils s’étaient
réunis pour fêter le rite le plus barbare, celui qui
précède toujours les flammes dévorant les corps,
ils étaient venus brûler des siècles de culture,
d’intelligence, de recherche, de sagesse, ils étaient
venus brûler des livres. Le petit docteur Goebbels hurla les
mots d’Ulrich von Hutten : « Ô siècle,
ô sciences, c’est une joie de vivre ! » et toute
la vitalité des nouveaux maîtres de l’Allemagne
s’exprima dans une pluie de livres jetés en pâture
aux flammes. Pendant ce temps, les fanfares jouaient les nouvelles
rengaines destinées à donner un peu d’entrain
à la danse macabre orchestrée par le maître
de la mort : « Es ist ein Licht geboren, deutsch und von selt’ner
Art… » et : « der Tod reit’ auf einem kohlenschwarzen
Rappen… »
Évidemment, s’ils
eussent été plus sensibles à la relativité
des perspectives, les Nazis se fussent aperçus que ce qui
les faisait exister, dans leur nouvelle fonction d’ombres
de l’humanité, c’était le reflet de la
lumière qui émanait des livres sacrifiés. Sans
cette lumière, ils eurent été parfaitement
invisibles pour l’œil effrayé des observateurs,
tant l’obscurité, qui régnait dans la gueule
de la nuit, trépignait de les avaler.
Contre la décadence
et le déclin de la morale, on jeta dans le feu les ouvrages
d’Heinrich Mann, Ernst Glaeser et Erich Kästner. Contre
la surévaluation des pulsions qui effilochent le caractère,
et au nom de la noblesse de l’âme humaine, ce sont les
œuvres de Sigmund Freud qui furent englouties par les flammes.
Bien d’autres y passèrent encore, cette nuit-là,
au nom des plus grands idéaux de la nouvelle race des seigneurs
: Erich Maria Remarque, Marx, Tucholsky et Ossietzki, qui devait
mourir dans un camp de concentration quelques mois plus tard. Le
feu ne pouvait être assez brûlant, les flammes assez
hautes pour réduire en cendres tout ce que le nouveau maître
à penser du Reich voulait éradiquer de la surface
de la terre.
Un livre faisait exception,
cependant. Il ornait, depuis quelque temps, non seulement les vitrines
des librairies, à l’exception de celles qui étaient
frappées de l’étoile de David, mais également
la bibliothèque personnelle de tout allemand digne de sa
race. Il s’agissait d’un livre d’épaisseur
moyenne, nouvelle bible, testament et prophétie en même
temps, orné d’un visage au regard inquiétant
qui frappait surtout par la forme caractéristique de sa moustache.
Ce livre était destiné à mettre tous les Allemands
à la page, concernant les grands desseins du Führer,
et devait servir de compensation à la table rase culturelle,
condition nécessaire à l’émergence de
la nouvelle race de surhommes, dont les gènes ne devaient
être souillés par aucune lecture impure. Ce livre se
distinguait de tous ceux qui se consumaient sur les bûchers
par son contenu incendiaire qui, paradoxalement, le protégeait
du feu. En détournant les flammes sur tant d’autres
écrits, il préservait ses propres pages, pourtant
brûlantes, de la destruction. D’ailleurs, personne,
en ce printemps 1933 ne se fût hasardé à faire
craquer une allumette sous l’une de ses pages érigées
en icônes de la nouvelle pensée allemande. Quant à
sa démultiplication à l’infini, elle devait,
par l’éternelle répétition du même,
substituer la diversité par l’impact du nombre et les
particularismes par le calibrage unifié d’idées
claquant au vent comme une marée d’étendards.
C’est donc sur les cendres de l’intelligence et le succès
littéraire de « Mein Kampf » qu’allait
s’ériger un empire millénaire, renaissance de
celui qui avait pris fin en 1806 sous le tonnerre des canons napoléoniens.
Et les flammes de lécher
la nuit, les chants de guerre de se propager d’écho
en écho, la danse des ombres errantes de se poursuivre, se
poursuivre à travers toutes les autres nuits de désespoir
à venir, à travers douze ans d’éclipse,
jusqu’à un petit matin blême d’un autre
mois de mai, en 1945.
C’est le même
endroit, la même place sise près de l’opéra.
Ça sent toujours la fumée, mais il n’y a plus
rien à brûler parmi les gravats qui recouvrent l’ancien
lieu sacrificiel. Les mille ans annoncés sont passés
plus vite que prévu, mais personne n’en a conscience,
dans la ville martyre, tellement la souffrance et la peur sont enfants
d’éternité.
À l’endroit
précis où, douze ans plus tôt, la fleur de la
pensée allemande avait été effeuillée
et brûlée dans les feux de joie de la barbarie, s’élève
maintenant un petit cabanon constitué de quelques planches
noircies et d’un toit de tôle ondulée faisant
office de latrines.
À l’intérieur,
un soldat russe. Il se tient immobile sur son trône improvisé.
Protégé de la fraîcheur de la bise matinale
et content d’échapper, un temps, aux vicissitudes du
service, il lit dans un gros livre frappé, sur sa couverture,
d’un titre en caractères cyrilliques : « Crime
et châtiment », de Fjodor M. Dostoïevski. Il lit
attentivement, le petit soldat, suivant les lignes de l’ongle
sale de son index. Il sait que ses supérieurs n’apprécieraient
pas qu’il s’adonne à la lecture de ce livre interdit,
sur lequel il est tombé par hasard, il y a quelques mois,
lors de l’offensive contre Kharkov, mais c’est plus
fort que lui, il veut connaître le destin de l’âme
torturée de ce Raskolnikov. Heureusement, les latrines sont
un endroit sûr pour les exercices d’émancipation
spirituelle, même en temps de guerre. Protégé
par l’intimité liée aux impératifs intestinaux
et leurs puanteurs, l’esprit peut s’élever, tel
un oiseau, entre la fiente et le ciel.
Plongé dans les
profondeurs de l’âme russe, le petit soldat en oublie
le temps. Il lit rêveusement, attentivement, éperdument,
il lit consciencieusement, avec l’émerveillement du
potache devant son premier livre interdit. Soudain, à la
fin d’un chapitre, il reprend conscience de l’endroit
où il se trouve et du courant d’air glacial qui commence
à lui pincer les fesses. Il jette un regard sur sa montre
et constate qu’il s’est mis en retard pour la relève
de la garde.
Refermant précipitamment
son livre, l’esprit encore accroché par sa lecture,
il cherche du papier pour s’essuyer. Devant lui, dans un coin
de la précaire intimité offerte par le cabanon, un
regard étrange le fixe par-dessus une petite moustache ridicule.
Sans état d’âme, le soldat saisit le livre abandonné
là par son prédécesseur dans le besoin, en
arrache quelques pages et s’en essuie les fesses refroidies.
Ayant oublié, dans sa hâte, l’état déplorable
de ses hémorroïdes, il pousse un cri de douleur et de
rage et regarde, consterné, le papier trop rigide qu’il
vient d’utiliser et sur lequel la couleur rouge de son sang
se mêle aux traces brunes. Rageusement, il saisit le reste
du bouquin pour le jeter dans le trou des latrines. L’épais
carton de la couverture opposant quelque résistance, il est
forcé de l’écorner et, finalement, le casser
en deux pour pouvoir le faire passer.
Sa colère quelque
peu apaisée, il relève ses pantalons et quitte hâtivement
le cabanon, en prenant bien soin de cacher le livre de Dostoïevski
sous le revers de sa vareuse.
Derrière lui,
au fond du puits, la moustache et le regard figé flottent
quelque temps à la surface de la mélasse nauséabonde,
puis se ramollissent, s’enlisent lentement, et finissent par
intégrer définitivement la masse brune.
Voilà un livre,
au moins, qui ne sera jamais la proie des flammes.