Curricul’homme  

Né sous le signe du cancre le 12 06 1960 dans un berceau de chiffres pairs, la suite de ma vie fut une autre paire de manches, émaillée d’impairs.
Je me mis très tôt à les retrousser, d’ailleurs, mes manches, afin de ne pas rester à faire le poing dans des poches que je préfère vides, où alors juste remplies des quelques mystères qu’il faut pour ne pas désespérer de la vie.

Ne les ayant heureusement jamais eu pleines de pognon, ces pognes, je ne fus que très rarement attiré par les bas fonds de l’existence et pus, tel Hermès aux pieds ailés, voler d’une insoutenable légèreté à l’autre, sans trop trébucher sur mon destin.

De père tyrolien et de mère valaisanne, je fus nourri, dès mon plus jeune âge, au lait latin parfumé de miel teuton. A peine échappé à mes langes, je fis mes classes à l’école allemande de Sion, apprenant par la même occasion une troisième langue, le haut-valaisan, chemin sonore rocailleux qui me permit d’étendre mes pérégrinations en terre valaisanne au-delà de la Raspille.

Je me trouvai ainsi à la croisée des chemins entre les cultures et les langues, situation encore compliquée par mon caractère dual de gémeau : Bombe sans retardement en public, clown triste en privé, germanique dans l’émotion et la détermination, latin par le côté joueur et enjoué. La galère, quoi, avec rien que des rames qui n’en faisaient (et n’en font toujours) qu’à leur tête sur les vagues de l’âme.
Puis, déjà, la rengaine qui émaillera toute ma vie : notes de discipline et de politesse (oui, ça se notait, en ces temps-là !) insuffisantes et punitions à répétition, dues à une énergie débordante et un désir de communication irrépressible. A côté de ça, mon esprit était perclus de Don-Quichotteries et de Robin-des-boiseries : Défendre les plus cancres que moi, ceux qui avaient de la peine à suivre et dont même les profs se moquaient, et partager mes billes avec ceux qui n’avaient pas de pot. Cela au détriment de la meute qui me persécutait allégrement de ses hurlements et de ses quolibets, moi le Habsbourg, qui perdait toutes les batailles lors des cours d’histoire, de Morgarten à Näfels, et j’en passe. En raison de cela, découverte, d’abord, de la force physique, redoutable, puis de la force des mots, bien plus redoutable encore. Nécessité et désir de survie obligent !
Heureusement, le dimanche, c’est Franz Klammer qui gagnait les descentes devant Bernard Russi !

Haut Valaisan chez les « Welsches », Autrichien chez les « Haut Valaisans », j’appris le combat solitaire et le principe de la « relance », c'est-à-dire la transformation et le renvoi des énergies négatives vers l’expéditeur agressif. Puis le second principe, selon lequel l’attaque est la meilleure des défenses. Dorénavant, j’aiguisais mes dents sur les cailloux qu’on me jetait et cachais mes angoisses derrière des reflets fauves. Rrroaaarrr !

Ensuite, ce fut l’école normale et sa « normalité », encore sous l’emprise des frères de Marie, une congrégation qui a pour curieuse coutume de mettre la bague au doigt d’une virginité invisible (ou d’une absence forcément vierge ?). De plus, la mixité n’étant pas encore passée par là, la veuve poignée régnait en maîtresse. Or, c’est dans cette usine de conformisme que le grand lecteur anarchique que j’étais, découvrit, en quatrième, les vraies, les nobles, les belles lettres et leur profondeur quasi insondable grâce à l’un des plus grands érudits que le Valais ait connu : Arthur Fibicher. Ce professeur hors pair m’ouvrit les yeux et me glissa le virus littéraire au fond des pupilles et du cerveau.
La suite, après une parenthèse au service armé de la patrie, furent des études de littérature et philologie allemande et de littérature française à l’université de Fribourg. En 1985, la licence fut complétée par un diplôme de maître de gymnase, car mon désir de communication ne pouvait s’épanouir autrement que par la transmission de mon savoir à la génération montante. Le désir de progresser étant toujours aussi vif, apprentissage, dès la fin de mes études, de l’Italien et obtention, en cours du soir, du « proficiency » en anglais.

Ayant entre-temps rencontré, lors de l’une de mes rares incursions en boîte, la plus belle femme de Savièse, j’entrepris de l’épouser et de lui faire trois enfants adorables. Pour loger tout ce beau monde, construction d’une villa sur l’un des terrains (une vigne, évidemment !) de beau-papa et rénovation d’un chalet de haute montagne pour favoriser l’élévation spirituelle en pratiquant la randonnée.
Puis vint l’an de disgrâce 1997, où la politique me prit en otage. Conseil communal, fondation et présidence de l’UDC en Valais en 1999, députation de 2001 à 2003 et finalement conseil national.
Stratégie préférée de l’intrus, de « l’accident politique » que je représentais pour un establishment habitué aux tournus et à la montée lente de la mayonnaise : Se faire détester le plus possible d’abord, pour être aimé doublement ensuite. Ce jeu dangereux me valut des menaces sur l’emploi, des insultes, l’incendie criminel de ma maison et le bannissement par la société des autistes de Suisse. Bref, la première partie de la procédure produisait son effet. Pour la seconde, c’était apparemment plus difficile que prévu.

En octobre 2004, je publiai un recueil de nouvelles en allemand, « mondes friables », qui me valut une analyse littéraire bienveillante par la presse spécialisée du porno, je parle du « Blick », dont tous les médias suisse romands se firent l’écho. Je vis également, un certain temps, mon nez se rallonger à la mode Pinocchio, car j’étais décoré, par la même feuille paroissiale, de l’oscar du plus grand menteur du pays pris en flagrant délit de vérité.

Depuis, je continue à être efficace dans l’enseignement en faisant tout faux pédagogiquement, à enquiquiner l’establishment politique par mes ruades imprévisibles et à refuser de me laisser museler ou acheter. Tout cela en démultipliant les techniques de communication pour me protéger de la bête humaine qui, souvent, me fait peur. Cependant, mon combat pour la dignité me tient tant à cœur que je poursuis dans la voie du politiquement incorrect et du délit de sale gueule pour éviter l’instauration d’un « totalitarisme doux » dans le berceau de la démocratie qu’est la Suisse.

La suite sera, à n’en pas douter, délectable, mais je ne puis vous la dire, car je ne l’ai pas encore vécue et Nostradamus ne s’est point exprimé à ce sujet.
Tout ce que je peux affirmer concernant l’avenir, c’est que la date de mon décès devrait se situer plutôt dans le vingt et unième que dans le vingt deuxième siècle.
Amen.

Oskar Freysinguerre