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Outre-pensées..

Ce titre fleure bon la transgression, le franchissement de paliers qui sont interdits à nos pensées, ces pauvres béquilles sur lesquelles nous nous appuyons pour ne pas désespérer face à l’infini.
Pour que le monde fasse sens, il faut passer outre. Outre les lieux communs, la logique, les interdits.
Car le monde nous dépasse infiniment. Or, nous voudrions dépasser le monde en nous contentant d’aller toujours plus vite, toujours plus loin dans la maîtrise de ce que nous considérons comme étant le réel.
Nous cherchons à fixer nos propres règles, nos propres lois, au mépris des lois invisibles et immuables qui déploient leurs méandres, juste sous la mince peau de la matérialité.
« Outre-pensées » tente de se connecter à ce monde mystérieux que notre cerveau refuse de reconnaître, mais auquel notre âme s’abreuve chaque fois que nous n’y prenons garde.
C’est l’espace intérieur du monde, la quatrième dimension, celle où la quadrature du cercle devient possible, où tout ce que la matière sépare ne fait plus qu’un dans l’esprit.
C’est le monde chanté par Novalis dans ses « hymnes à la nuit », cette source mystérieuse de laquelle s’écoule le miel amer des poèmes de Rilke.
« Outre-pensées », c’est la parole qui lutte, tel un frémissement au coin du crépuscule, pour maintenir la porte du paradis entrebâillée.
Car derrière les fumées de Nietzsche s’élevant vers des cieux sans cesse plus froids, derrière la solitude de l’Oreste des « mouches », il y a comme un arbre magique qui nous tend des fruits merveilleux.
Or, au lieu de les cueillir dans leur pureté originelle, nous préférons attendre qu’ils se flétrissent, tombent dans le réel et pourrissent à nos pieds. De leur pourriture nous déduisons qu’il n’y a rien au-delà, que le couple infernal Eros et Thanatos est la mesure de toute chose.
Si nous parvenions à cueillir les fruits de cet arbre bienfaisant dans l’autre monde, là où l’amour règne en maître, nous pourrions en nourrir notre existence à satiété et transcender jusqu’à la mort elle-même.
Hélas, nous ne prenons garde à la géographie de l’âme, nous méprisons les lignes convergeant vers l’absolu, nous cherchons à installer notre pouvoir dans la fragilité, la porosité du monde, croyant bâtir des temples d’éternité, alors que leur fondement n’est que sable.
« Outre-pensées » veut montrer la fragilité de nos entreprises humaines, décrire les dangers qui nous guettent lorsque nous refusons de nous plier à l’inéluctable et qu’à l’humilité nous préférons l’arrogance conquérante de notre égocentrisme.
Au lieu de sonder les profondeurs de l’existence, nous nous contentons d’inventaires de surface que nous essayons d’étendre sur les choses de ce monde dans le but de les contrôler pour en disposer à notre guise.
Mais ce qui reste dans nos filets ne ressemble en rien à une pêche miraculeuse. Quelques poissons morts, quelques crustacés déchiquetés, c’est tout. La vraie vie, elle, a pris le large dès qu’elle nous a vus déployer nos filets. Car elle ne saurait être réduite à la dimension de notre intellect, ne saurait se prendre dans les filets de nos explications sommaires.
La vie est constituée d’une multitude de fils mystérieux, tellement complexes dans leur essence et infiniment reliés entre eux, qu’aucun être humain n’en pourra jamais venir à bout.
C’est pourquoi le destin nous a donné l’amour et la poésie, des guides infaillibles. Ils n’essayent pas d’expliquer l’inexplicable, mais ils connaissent le chemin de lumière qui nous permet de nous extraire du labyrinthe des formes.
C’est sur la trace de ces guides que j’ai essayé, à travers « outre-pensées » de retracer une parcelle de l’aventure humaine, d’en éclairer certains aspects sans jamais avoir l’ambition d’en expliquer ne serait-ce qu’une infime partie.
Les textes de ce recueil sont des ancres jetés depuis la barque de ma subjectivité. Ils accrochent diverses choses, au fond de l’océan, mais je ne sais rien de précis à leur sujet. Ainsi, le mystère subsiste, mais ce que j’ai accroché me fait rêver, produit de belles histoires. Oh, je n’invente rien, j’habille simplement de mots ce que les grands fonds veulent bien tendre à mon ancre baladeuse.
Ce que j’ambitionne, avec « outre-pensées », c’est de renvoyer le lecteur à sa propre odyssée sur l’océan de la vie. Qu’il y pêche ses propres images dans le silence des profondeurs. Là est toute mon ambition : Que mes textes provoquent, chez leur lecteur, la création d’un monde imaginaire dont je ne saurai jamais rien, mais auquel je suis pourtant mystérieusement relié par la poésie.

Oskar Freysinger