Un train d'enfer

Le train de la dernière chance était bondé, car tout le monde avait voulu participer au grand voyage salvateur que la nouvelle administration avait promis. Le grand timonier et ses hommes s’étaient placés à l’avant, juste derrière la locomotive. Lorsqu’il devint clair que la voie ne menait nulle part et que le train était condamné à s’écraser contre l’horizon, qui se rapprochait de plus en plus vite, il s’adressa à ses fidèles camarades en ces termes : » Pour aller de l’avant, il faut parfois faire marche arrière. » Ses hommes, admirant, comme d’habitude, sa faculté extraordinaire à résumer les situations les plus complexes en une sentence plus tranchante que la lame d’un rasoir et aussi précise que l’aigle qui fond sur sa proie, furent tout de suite conquis par cette idée simple et géniale. Ne voulant pas faillir à leur rôle de bras prolongé de sa pensée, ils retournèrent les fusils, comme par réflexe, et, mitraillant tout sur leur passage, se mirent à progresser dans le sens contraire de la course du train pour frayer un chemin à leur chef.
Le soldat Youri, qui était un peu plus lent à saisir les subtilités de la nouvelle politique que les autres, mit respectueusement la main à son bonnet en peau d’ours et, s’adressant au grand timonier, osa lui demander ce qu’il adviendrait lorsqu’ils auraient atteint la queue du train. Pour toute réponse, celui-ci sortit son Nagan de son fourreau et lui logea une balle dans le front, pour lui apprendre à ne pas trop réfléchir. Ses lieutenants approuvèrent ce geste qui leur démontra - mais le doute était-il encore permis ? - que le grand timonier connaissait décidément la réponse à toutes les questions.

Votre avis m'intéresse : Forum