Le vieil homme et le mur
Le vieil homme et l’enfant se tenaient devant l’énorme muraille que le ciel semblait coiffer, tout là haut, d’un rêve inaccessible d’évasion et de liberté. Leurs regards se mirent à escalader la barrière de béton. A chaque mètre qu’ils scrutaient, on pouvait lire dans leurs yeux l’émerveillement devant cette ascension sans fin qui les forçait à pencher la tête en arrière jusqu’à en perdre l’équilibre.
Sur les joues tannées du grand-père, des larmes se mirent à couler dans les sillons creusés par le temps.
« Pourquoi tu pleures ? » lui demanda le gamin.
Derrière son regard embué, le vieil homme vit à nouveau défiler le soir où Cyprien était venu le voir, là-haut, sur la muraille à moitié construite.
Livide et toussant comme un fou, il s’était approché de lui dans les bourrasques et le brouillard d’une nuit de novembre glaciale.
« Qu’est-ce que tu fous-là », avait-il crié à Cyprien, lorsqu’il le vit apparaître à ses côtés sur le chantier.
« J’étouffe, là en bas », avait répondu celui-ci, « alors je suis venu prendre un peu l’air ».
« Tu ne devrais pas », avait-il répondu, « non, tu ne devrais pas ». Avec sa silicose, Cyprien aurait dû rester au lit, bien au chaud, à se soigner.
« Tu vas attraper la mort » qu’il lui dit, inquiet, et le regard fixé sur la prochaine benne qui s’approchait lentement pour déverser son contenu de béton dans le coffrage.
« Ca fait longtemps qu’elle me bouffe de l’intérieur, la mort », fit Cyprien. « Pas besoin du mauvais temps pour aller la chercher. »
Puis, avec une terrible souffrance dans le regard, il saisit son vieil ami par le revers de la veste et lui cria : »J’ai pas envie de rendre mon âme à Dieu comme ça, pas en lui crachant les restes au visage par petits morceaux. » Puis il fut saisi d’une violente quinte de toux qui l’obligea à se plier en deux.
« Pauvre Cyprien », pensait l’autre. Mais que pouvait-on y faire ? Après tant d’années à racler les fonds de cette satanée montagne, la maladie avait pris son ami à la gorge et la serrait un peu plus, tous les jours.
Entretemps, la benne était venue se placer juste au-dessus du coffrage en attente.
Au moment où il donna le signal au grutier pour qu’il déverse le béton, une bourrasque plus forte que les autres balaya le chantier et il vit une ombre disparaître sous la masse grise qui tombait dru sur le mur.
« Cyprien ?! » cria-t-il en se tournant vers l’endroit où s’était tenu son ami quelques instants auparavant.
Il n’y avait plus de Cyprien.
C’est alors qu’il aperçut le chapeau de son ami sur les fers à béton qui bordaient le coffrage.
Il ne voulut d’abord pas croire ce qui semblait pourtant évident : Cyprien avait disparu dans la cascade d’eau, de gravier et de ciment.
Lorsqu’il fut sorti de sa stupeur, il se mit d’abord à courir et à gesticuler pour donner l’alerte et tenter de sauver son ami.
Mais après quelques pas, il s’arrêta et fixa longuement le tombeau en béton armé qui renfermait désormais Cyprien. A quoi bon tenter de le sauver, après tout ? Pour le voir crever à petit feu ? Autour de lui, le vacarme infernal des machines continuait à faire vibrer le brouillard et l’obscurité comme si de rien n’était. De toute façon, il était trop tard maintenant. Cyprien avait trouvé une tombe digne de lui, de son courage, de sa souffrance. Même les pharaons sous leurs pyramides n’étaient pas mieux lotis.
Il prit donc le chapeau de son ami dans ses mains, joignit celles-ci et se recueillit quelques instants au bord du sarcophage où les vibreurs allaient bientôt entrer en activité. Puis le mouvement de la vie et la nécessité industrielle le reprirent et il se replongea dans le travail avec une ardeur décuplée.
« Dis, grand-père, à quoi tu penses ? »
La voix cristalline de l’enfant tira le vieil homme de ses songes.
Il se pencha vers le gamin et, du doigt, lui indiqua un point précis à la mi-hauteur de l’énorme muraille.
« Tu vois, là-haut, le cœur du barrage ?», lui demanda-t-il.
« Mais, grand-père, les barrages, ça n’a pas de cœur. »
« Bien sûr qu’ils en ont un, de cœur. C’est vivant, un barrage, avec toute la sueur et le sang qu’il y a à l’intérieur. D’ailleurs, écoute bien », lui dit-il, « tu peux même l’entendre battre, ce cœur. »
Et il appuya la tête de l’enfant contre sa poitrine.
« T’entends ? », demanda-t-il. « T’entends battre le cœur du barrage ? »
« C’est pas le cœur du barrage que j’entends », répondit le gamin, « c’est le tien. »
« Y a pas de différence » dit le vieux, en se frappant le torse, « c’est la même musique, ici et là-haut ». Puis il s’enfonça profondément le chapeau de Cyprien sur les yeux et redescendit vers la vallée. Le gamin lui emboita le pas. De temps en temps, il se retournait vers le mur pour lui jeter un regard vaguement inquiet.
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