Art et politique

Evoquer l’art et la politique dans le même souffle, en parler dans le même texte me semble être une hérésie, tant j’ai l’impression de mélanger les serviettes et les torchons.

D’ailleurs, ne dit on pas souvent qu’en politique le torchon brûle ?

Dans le domaine de l’art, par contre, c’est le coup de patte de l’artiste qui prévaut.

Mais qu’importe, finalement : torchon, patte, serviette ou mouchoir, dans tous les cas, il faut avoir l’étoffe nécessaire pour étoffer son discours, laver le linge sale en famille, moucher les sots, essuyer les critiques et passer la serpillère de l’oubli sur les insultes.

Ah, l’art et la politique, si différents, si opposés l’un à l’autre et pourtant indissociables par leur complémentarité, par l’éternelle confrontation qui les anime, les fait vivre, les fait grandir l’un contre l’autre avec rage et passion. L’art et la politique, projections d’un monde à construire dans deux dimensions différentes.

Alors que l’art n’utilise les données du réel, la matière, que pour indiquer quelque chose au-delà du champ de vision, derrière les murs du réel, la politique, elle, c’est précisément ce réel qu’elle essaye de façonner, de métamorphoser, pour améliorer le sort de l’homme.

Dans les deux cas, le moteur est une insatisfaction, une prise de conscience aigüe du gouffre qui s’ouvre entre ce qui est et ce qui pourrait être.

Cette insatisfaction, cette fissure intérieure, cette profonde blessure pousse sans cesse l’homme en avant, l’incite à attaquer des moulins à vent, exige de lui qu’il laisse des traces de son rêve dans le réel.

La politique, pour ce faire, cherche à restreindre le champ des possibilités, en choisit une et tente de l’imposer à la réalité. Là où l’éventail des questions est infini, elle tente de donner des réponses, où l’imagination propose mille portes, elle en pousse une, délaissant en même temps toutes les autres. Car l’action humaine ne saurait avoir lieu sans le courage de se restreindre, sans la focalisation sur ce que l’on considère comme une solution parmi une nuée de problèmes.

L’art, par contre, ne cherche qu’apparemment des réponses. En vérité, ce sont les questions qui l’intéressent, et la manière de les poser qui le passionne. Où la politique ferme des portes, l’art, lui, en ouvre d’innombrables, créant un courant d’air de folie. Là où la politique cherche à rassurer, à étayer, l’art désoriente, dissout et sème le doute. Où la politique cherche à mettre un point final, l’art ouvre des parenthèses sans fin ponctuées de points d’interrogation.

Si la politique a besoin du pouvoir comme le lion a besoin de la gazelle pour survivre, l’art préfère jouer au fou du roi, folâtrer dans un monde de formes démultiplié, en gardant toujours tout ouvert, ne figeant jamais rien. Lorsque la politique ferme la porte, l’art ouvre les fenêtres, lorsque la politique harangue la foule et déplace les masses, l’art, cet aiguillon de résistance permanent, cherche à accrocher les quelques âmes dissidentes, les quelques esprits indépendants souffrant d’agoraphobie dans le grand mouvement consensuel.

L’art ne saurait être consensuel, ne saurait se plier à la loi du nombre ou s’établir en vérité absolue. Car l’art, c’est la quête éternelle, la soif d’une liberté que le réel ne peut offrir, la recherche d’un monde derrière le monde.

La politique construit des routes, des murs, des canalisations, du solide. L’art traverse l’espace et le temps pour sonder des dimensions qui ne peuvent être tracées, confinées ou canalisées.

A chaque fois qu’un pouvoir devient trop lourd à porter, qu’il pèse de toute sa cruauté sur la souffrance des humains opprimés, l’art apparaît comme cette résine qui colmate les blessures des grands arbres. Chaque hurlement d’un Hitler, chaque grognement d’un Staline produit, sans le vouloir, par un merveilleux retour des choses, des images magiques, des mots poétiques jusque dans les camps de concentration et les goulags. Car l’art est une voie étoilée indiquant la liberté lorsque tout est obscur, c’est la forme mystérieuse sur le mur qui fait oublier que celui-ci existe, c’est le champ de coquelicots fleurissant sur les charniers.

L’art, c’est la résistance absolue du beau contre le laid, de l’élévation contre la bassesse.

Où le pouvoir et la victoire rendent l’homme arrogant, l’art est humilité, où l’esprit humain croit tout pouvoir circonscrire, définir et prévoir, il est l’infini, où la politique s’accroche à une seule corde, il est polyphonie.

Mais alors, suite à ce constat, comment est-il possible de concilier les deux ? Est-il seulement possible de concevoir un même cerveau, un même cœur qui sache opérer dans les deux domaines sans que l’un ne se fasse écraser par l’autre ? Ne sommes-nous pas, dans ce cas de figure, face à une sorte de schizophrénie où le Dr, Jeykill de la poésie et le mister Hyde de la politique s’ignorent mutuellement et agissant en alternance ?

En effet, les courants d’air risquent d’être forts et les claquements de porte assourdissants, dans un esprit ainsi dédoublé, lorsque l’art s’évertue à ouvrir la porte que la politique vient de fermer.

Et pourtant, cet exercice de coexistence, je le pratique tous les jours. Enseignant Rilke le matin, créant des personnages fictifs pour l’un de mes livres, à midi, dans le train, votant l’après-midi pour une loi sur l’asile plus restrictive, je me retrouve encore le soir à la RSR, à forums, pour débattre face à Tariq Ramadan du danger que représente l’islamisation progressive de la vieille Europe.

Est-ce toujours le même homme qui parle ? Toujours un même et unique cerveau qui pense, un même cœur qui bat ? Où alors suis-je l’illustration de la décomposition du « moi » postulée par le philosophe Ernst Mach ?

Posons La question autrement : Y a-t-il, derrière l’apparente démultiplication des rôles et des procédés, une unité, un élément fédérateur dans le chaos ?

En ce qui me concerne, c’est sans hésiter que je réponds « oui ». Car les portes que le politicien ferme ne sont pas les mêmes qu’ouvre l’artiste, parce que derrière ma volonté humaine, mes errements et mes doutes, il y a une volonté plus grande, infiniment sereine, dans laquelle tout se retrouve, rien ne se perd. Les contraires y sont neutralisés, les contradictions effacées, tout n’y forme plus qu’une unité indissociable, immuable, trait d’union absolu entre tout ce qui semble s’affronter dans la chorégraphie guerrière, le dualisme, les contrastes du monde que nous considérons comme réel.

Or, le regard que le politique en moi porte au monde est un regard littéraire, un regard poétique. C’est à travers lui que j’essaye de déchiffrer la grille de lecture que m’offre la vie, à travers lui encore que j’essaye de transcender un réel qui, sans la magie artistique, paraîtrait par trop désespérant. Or, le regard du poète est forcément un regard d’amour, un regard de compassion. Sans ce regard, il n’existe aucune étincelle créatrice, aucune incursion dans l’espace intérieur du monde.

Non, je ne suis pas un politicien qui écrit, mais bien un poète que le destin a précipité dans le monde clair-obscur des jeux de pouvoir et d’argent. Et c’est juché sur le radeau médusé de ma sensibilité poétique que j’essaye de ne pas sombrer dans les déferlantes du prêt à penser, de ne pas me perdre dans les embruns d’une mer mondialisée et donc de plus en plus vaste et de moins en moins profonde. C’est avec la plume en main que j’affronte les récifs de la « Realpolitik », le verbe haut que j’essaye de donner un sens à mon action.

Evidemment, dans l’utilitarisme ambiant, le poète perdu en politique a quelque chose d’exotique, d’inadéquat.

Ses exigences semblent d’un autre monde, son engagement inconditionnel heurte la relativité, déboussole la recherche de consensus.

Pourfendant les flots de sa coque calfeutrée d’honnêteté, la liberté d’expression en proue, mu par des voiles que gonfle un vent de vérité, l’esquif du poète-politicien s’engage sur la mer, non pas des sargasses, mais de tous les sarcasmes. Il fait sourire, inquiète parfois par les dimensions insoupçonnées que prend son discours, mais en définitive, on s’en préserve en le taxant d’électron libre, de rêveur, de fou.

Mais dans un monde devenu fou à force de trop se prendre au sérieux, la folie n’est-elle pas la seule réponse possible de l’homme sensé ? Une folie qui refuse d’abdiquer devant un monde trop sérieux pour être honnête ?

Etre le seul à pratiquer l’acte gratuit où tous les réalistes, les sérieux, les types bien comme il faut collectionnent prébendes et sièges de conseil d’administration est un acte poétique par excellence, celui qui consiste à réussir la plus belle œuvre d’art qui soit, et la plus éphémère : sa vie. L’artiste en moi connaît le piège que représentent les soit disant victoires politiques. Par la structure de son être, il a beaucoup plus d’affinités avec la défaite. Car la victoire rend paresseux, distille autosatisfaction et niaise béatitude. La défaite, elle, est pédagogique, c’est la leçon donnée par l’infini au relatif, c’est la souffrance qui fait grandir, la remise en question qui permet de se connaître soi-même, le dépassement de soi dans la difficulté. Chaque défaite porte le germe de la victoire, est une victoire en soi. Et chaque victoire est au fond une défaite, parce qu’elle est illusion, parce qu’elle promet ce qu’elle ne pourra jamais tenir.

Certains se sont étonnés de me voir continuer à prendre des risques après mon élection au conseil national, au moment où d’autres s’installent confortablement dans leur siège et s’accommodent de la dictature du politiquement correct. C’est le poète en moi, cet éternel inquiet, cet insatisfait par nature qui veut pousser d’autres portes, reculer les limites, ouvrir de nouveaux fronts. Qu’importent les risques, qu’importent les efforts et les difficultés, le poète est un homme en mouvement, il est l’esprit fait mouvement. Il se lève le matin pour battre le réel tant qu’il est chaud et sort sa plume au grand midi pour évoquer le rêve avant qu’il ne refroidisse dans le désert glacial du néant annoncé par Nietzsche il y a cent cinquante ans.

Nulle contradiction en cela, ce n’est que le matériau qui diffère. Par contre, le grand mouvement qui s’esquisse derrière les différentes coulisses de la vie est toujours le même, son nom est vérité et son arme l’amour. Que je sois face à mes élèves, au parlement, dans ma famille ou face à mon dernier chantier littéraire, c’est toujours la même âme qui tressaille au contact de l’absolu, c’est toujours le même émerveillement face à la palette multicolore de la vie, c’est toujours le même sens du devoir face à l’œuvre à accomplir.

Malheureux professeur qui n’est que professeur. Il en devient pédant.

Malheureux politicien qui n’est que politicien. Il est corrompu par le pouvoir.

Malheureux poète qui n’est que poète. Il lui manque les nourritures terrestres.

Heureux l’homme qui sait être professeur, politicien, mais aussi artisan, agriculteur, fonctionnaire ou que sais-je, mais en abordant tout cela avec une âme de poète, une âme assoiffée d’infini, une âme s’insufflant elle-même au monde en entrant en contact avec lui.

Oui, je suis un animateur de la vie politique, dans l’acceptation la plus noble du mot, car animer signifie faire vivre, mettre en mouvement, donner une âme.

En ce sens, je suis en rupture avec la politique traditionnelle, une politique cloisonnée, bardée de certitudes sans profondeur, triste exercice d’autosatisfaction, masturbation intellectuelle d’êtres qui n’ont souvent de supérieur que leur cupidité et leur soif de pouvoir.

Le poète en moi me met en garde devant les honneurs, m’enjoint de me méfier des flonflons, me recommande de rester à distance prudente du profit. Je m’y tiens avec rigueur et n’ai pourtant aucun mérite à le faire, car je ne puis agir autrement. Je ne fais que réaliser ce qui sommeille au fond de moi.

Tous les jours, le poète en moi me rappelle mon devoir moral qui exige que je reste sur le chemin de la vérité, il me rappelle mon engagement sans concessions pour des valeurs immuables.

Tout comme on n’aime pas une femme pour telle et telle raison, mais par déraison, qui est la meilleure des raisons, l’homme actif, s’il veut rester honnête, ne doit pas agir pour telle où telle raison, mais tout simplement parce qu’il ne peut s’empêcher de faire ce qui doit être fait. Cet homme ne se contente pas de revendiquer sans cesse des droits à l’obtention desquels il n’a rien contribué, non, il cherche d’abord à accomplir son devoir pour que les droits qui en découlent ne soient pas des coquilles vides saupoudrées de juridisme.

Le poète de la politique est au service de son âme immortelle, donc au service des autres, il est l’humble serviteur de l’invisible et de l’indicible. Il force les sourds à entendre une musique dont la clé est loin au-dessus du niveau du sol, il amène les aveugles à voir une lumière qui vient de l’intérieur et n’aveugle que les sots. Pour cela, il supporte l’insulte en pratiquant la surdité sélective, il transforme les agressions en tendresse, renvoie les énergies négatives se briser sur les falaises de l’incompréhension tels de lointains échos. Il est le maître de la musique du monde, car il se met à son service, sa parole est libre car il la reçoit comme un cadeau, sa volonté fait tomber toutes les barrières, car elle s’abreuve aux sources de la vie et respecte l’esprit des lois non-écrites que notre destin a déposé au fond de notre humanité. L’homme qui agit ainsi est un juste et s’il doit sombrer, il le fait avec la dignité des êtres libres, ce qui transforme sa défaite en victoire éclatante. On pourra le salir, le bafouer, traîner son corps dans la boue, ce qu’il a été et sera toujours n’est pas de ce temps, pas de cette boue, pas de cette poussière, son âme est blottie au cœur de chaque saison, de chaque fleur, de chaque atome frissonnant à la surface de l’essence du monde.

L’âme du poète, toujours en éveil, transcendante et lumineuse, est partout chez elle.

 
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