Un jour, j’ai débarqué à Belgrade. J’ai arpenté cette ville un peu grise, traversée d’odeurs de charbon et d’un vague fumet de cuisine indéfinissable. J’ai longé la rue Knez Mihailova, bu un café au restaurant Kolarac. Depuis la forteresse, j’ai regardé passer les eaux indolentes de la Save et du Danube et ai traversé, interdit, le musée militaire relatant dans le détail, à l’aide de panneaux jaunis par le temps, les épisodes successifs de la résistance contre l’envahisseur turc. Finalement, je me suis même perdu quelques heures dans le zoo improbable qui orne les contrebas de la forteresse.
Dans les yeux des animaux, je trouvai la même mélancolie que dans le regard si beau et profond des femmes splendides arpentant le pavé de la ville comme des déesses défilant sur un podium céleste.
Mélancolie, voilà le maître mot. Elle est partout : dans l’air, les murs, les visages et la démarche des gens. Quelque chose semble écraser la ville et ses habitants. Quelque chose de trop lourd à porter pour un seul être humain, un seul peuple, un seul pays. Tout le monde, à Belgrade, semble être Atlas.
Investiguant plus avant, je découvris la raison de cette mélancolie. C’est le sentiment de ceux qui voient le fleuve couler et le temps passer et restent pourtant convaincus que rien ne changera leur destin, que personne ne les libèrera de la fatalité qui pèse sur leurs épaules. En traversant Belgrade, on est certes frappé par ces immeubles qui portent toujours les cicatrices de la guerre contre l’OTAN, mais surtout par la profusion de bâtiments dont le seul ennemi est l’usure.
Tout ici n’est que résistance : Aux américains, à la modernité, au temps, à soi-même.
Afin d’étayer cette résistance, l’espace est terriblement encombré. Les rues, les magasins, l’architecture, les axes routiers, tout est chaotique, surchargé, irrationnel. Il semble régner une prédisposition étonnante à l’expédient, au bricolage. C’est comme s’il s’agissait d’égarer l’envahisseur éventuel dans les méandres d’un labyrinthe où il perdrait le goût de la conquête à force de tourner en rond.
Mélancolie et encombrement, voilà l’impression que me donne ce petit peuple balkanique lorsque je foule son territoire. Son histoire commença par une défaite qu’il porta avec lui à travers les siècles en lui donnant le caractère sacré d’une victoire morale et sur laquelle il bâtit son identité nationale.
Les siècles, cruels, virent défiler des conquérants de toute sorte, du nord, du sud et même de l’est. Turcs, Autrichiens, Allemands, Anglais et Français passèrent par là pour aller se trucider dans quelque guerre au nord ou au sud. Ils ne firent que passer, ces seigneurs de la guerre, sans vraiment se rendre compte de l’existence du peuple serbe, sauf s’il devenait encombrant. Et c’est ce qu’il fit de plus en plus souvent, avec le temps, pour se sentir exister et surtout démontrer au monde qu’il existait : encombrer. Si bien qu’avec le temps, cela devint une attitude viscérale : Le serbe encombre ses rues, ses boutiques, sa tête, il s’encombre même de lui-même. Voilà pourquoi tout semble toujours en chantier et en attente, dans ce pays, malgré son long passé et sa riche culture. Le serbe est un résistant, un champion des causes perdues, surtout de la sienne. Il y a une certaine grandeur, dans cette résistance, une volonté inébranlable de défier le destin que l’on sait pourtant inéluctable. Mais le geste est si digne, si beau, si inutile qu’il en devient sublime.
J’aime ce peuple en résistance contre le monde, contre la fatalité, contre le temps qui passe, contre lui-même. J’aime la mélancolie dans les yeux de ces gens qui, sachant ne pouvoir sortir vainqueurs d’un combat inégal, se battent malgré tout, pour la beauté du geste, pour réhabiliter l’acte gratuit, le geste noble mais futile.
Si la Serbie devait, demain, adhérer à l’union européenne, la perte pour l’humanité serait énorme. Elle serait privée d’un espace de vie où les montres sont plus molles que dans les tableaux de Dali, les femmes plus rêveuses que madame Bovary et les hommes plus fiers qu’un loup pris dans un piège se sectionnant la patte pour se libérer.
Depuis toujours, la Serbie est en guerre contre un ennemi qui est dans ses murs, inhérent à sa vie, invisible et invincible. Comme Zangara dans sa forteresse, le Serbe semble attendre le pire et le meilleur venant d’ailleurs. Mais quelque part il sait que le poids qui l’écrase vient du fond de lui-même et qu’il n’y échappera jamais. Condamné sublime, il lorgne vers d’autres prisons, plus vastes, plus lumineuses, plus propres. L’Union Européenne lui fait miroiter un tel lieu, financé et imaginé par la banque centrale européenne et façonné par le désir des allemands d’être européens pour ne plus devoir se dire descendants des nazis. Si la Serbie acceptait ce marché de dupes, si elle acceptait de vendre sa fierté contre trente deniers, elle entrerait dans un espace aseptisé, fonctionnel, calibré, un espace sans encombrement, certes, mais qui la rendrait anonyme. Elle y gagnerait un statut d’esclave bien nourri, mais y perdrait, en plus d’une province, son histoire, ses racines et, surtout … son âme.
Oskar Freysinger
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